Le portrait de l’Echo: Gabriella Citroni Spécial

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  • A Genève lors de l’inauguration d’un espace dédié à l’étudiant helvético-chilien victime de disparition forcée en 1977 en Argentine. A Genève lors de l’inauguration d’un espace dédié à l’étudiant helvético-chilien victime de disparition forcée en 1977 en Argentine.

    L’Italienne Gabriella Citroni navigue toute l’année entre Milan, où elle enseigne le droit international, et Genève, où elle donne un cours sur les disparitions forcées à l’Académie de droit international humanitaire. Cette idéaliste réaliste, mère de famille, a découvert sa vocation à 22 ans en rencontrant des proches de personnes disparues à Lima, au Pérou.

    16A EM06 LargeL’une des dernières rencontres avec Gabriella Citroni remonte au 11 octobre 2023. A Genève, l’experte en droits de l’homme avait pris une longue respiration en s’installant dans un café entre la gare et la place des Nations. «C’est de la folie depuis le 7 octobre, avait-elle lancé en référence à l’attaque du Hamas qui venait d’avoir lieu. Mon téléphone n’arrête pas de sonner, nous recevons des sollicitations de toutes parts.»

    Les otages du Hamas

    Depuis, l’Italienne a travaillé sur plusieurs cas d’enlèvements commis par le Hamas. «Notre mission consiste à soutenir et à accompagner les proches de personnes victimes de disparitions impliquant directement ou indirectement un gouvernement ou une organisation exerçant un contrôle de facto sur un territoire. C’est le cas du Hamas à Gaza», explique Gabriella Citroni, l’une des cinq expertes internationales mandatées par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU pour établir un canal de communication entre les familles de proches de disparus et les autorités des pays ou territoires concernés par ce genre d’affaires (lire EM43 de 2023).

    Malgré l’importance et la complexité de sa mission – s’assurer que certains cas sont bien investigués et tâcher de localiser ceux qui, ayant disparu, sont soustraits à la protection de la loi –, notre interlocutrice ne prend personne de haut. Les beaux discours au Palais des Nations ne la motivent pas. Elle veut agir. Faire avancer la cause des familles soumises à l’arbitraire, victimes de Boko Haram ou de Daech, d’un régime autoritaire ou d’un Etat démocratique abusant de son pouvoir (les fameux vols fantômes de la CIA et les pratiques illégales aux frontières européennes, notamment).

    Mais comment choisit-on un métier si particulier, au carrefour de la diplomatie, de l’enquête policière et du travail scientifique? «Enfant, j’ai été profondément marquée par l’histoire du frère de ma grand-mère qui a échappé au camp de concentration de Dachau, en Allemagne, et qui est parvenu à rentrer, seul, à pied, jusque chez nous en Italie. Son calvaire et l’injustice dont il a été victime m’ont sensibilisée très tôt au sort des gens persécutés. Ça vient peut-être de cela. Sans même savoir ce que c’était à l’époque, je me sentais déjà attirée par le domaine des droits humains.»

    «Mon grand-oncle est revenu de Dachau à pied jusqu’en Italie.»

    Fille d’un père employé de banque aujourd’hui décédé et d’une mère de 86 ans toujours à la tête de sa boutique de vêtements, Gabriella Citroni a grandi sur les rives du lac lombard de Garde, en Italie du Nord. Dans le village de Salò, célèbre pour avoir été le siège de la république fasciste et socialiste de Benito Mussolini au moment où la dictature du Duce s’effondrait. «Mon frère travaille dans la finance et ma sœur tient elle aussi une boutique. En réalité, je suis la première femme de ma famille – toutes générations confondues – à avoir étudié à l’université, à avoir obtenu un doctorat et à être devenue enseignante à l’Université. Je le souligne, car l’idée perdure en Italie qu’il est possible d’entrer dans le monde académique à condition que quelqu’un de la famille s’y trouve déjà.»

    Vérité et réconciliation

    Gabriella Citroni a étudié à Milan. «J’ai choisi le droit pour lutter contre les injustices. Ça paraît très idéaliste, mais c’est la vérité. A la fin de mes études, j’ai profité d’un accord entre l’Université de Milan-Bicocca et celle de Lima pour décrocher un poste comme chercheuse au Pérou.»

    Ce que la jeune femme ne sait pas, c’est que son arrivée à l’aéroport, le 28 août 2003, coïncide avec la publication d’un rapport très attendu: celui de la Commission de la vérité et de la réconciliation qui s’est penchée sur les violences perpétrées au Pérou de 1980 à la fuite du président Alberto Fujimori au Japon en novembre 2000. La répression militaire et la violence des guérillas du Sentier lumineux et du Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru ont en effet causé la mort ou la disparition de près de 70’000 Péruviens – surtout issus des populations autochtones des Andes et d’Amazonie.

    «Ça a été un immense choc pour moi. Tout le pays était en ébullition. Certains attaquaient le rapport, d’autres le défendaient. Le travail de la commission révélait pour la première fois l’étendue des souffrances des proches des victimes. Et l’urgence d’agir pour les apaiser en les aidant à localiser les dépouilles des défunts.»

    Gabriella Citroni demande au directeur de l’Université catholique de Lima de pouvoir travailler sur les disparitions forcées. L’enquêtrice, alors âgée de 22 ans, entre pour la première fois en contact avec des proches de disparus. «A partir de là, ma vie a changé. J’ai vite constaté que mon travail était utile aux familles: je leur montrais comment utiliser les mécanismes internationaux qui permettent de faire reconnaître leur lutte et d’obtenir justice.»

    Au Pérou, les collectifs lui conseillent de contacter les associations de Bolivie, pays voisin de l’Amérique du Sud où la dictature militaire a aussi fait des ravages. Idem pour la Colombie. «Je suis ensuite allée en Amérique centrale et du Nord, au Guatemala et au Mexique…» L’impulsion partie de Lima, telle «une boule de neige qui grossit à mesure qu’elle avance», l’amène à s’engager aux côtés des victimes en Algérie, au Maroc et dans d’autres pays du pourtour méditerranéen. Retour à Salò Après le continent latino-américain, l’experte en droit international – elle obtient en 2006 un doctorat sur les disparitions forcées – met le cap sur l’Asie et plonge dans les convulsions des Philippines, du Népal et du Cachemire. En Italie, Gabriella Citroni rencontre un Péruvien installé dans la botte depuis quelques années avec qui elle se marie et fonde une famille. Longtemps installé à Milan, le couple a choisi de retourner à Salò, un environnement plus tranquille, proche de la nature et de la famille. «Ma fille (17 ans), catholique, ne rate jamais la messe alors que je suis moi-même peu pratiquante», précise la Transalpine, consciente de la coloration chrétienne de l’Echo.

    Comme vice-présidente du Groupe de travail sur les disparitions forcées de l’ONU (qui accompagne depuis 1980 les proches de victimes), Gabriella Citroni a vu et entendu les plus atroces des témoignages. Mais sa boussole, son arme contre le défaitisme, reste l’action. «Après des années de lutte judiciaire avec une Népalaise qui a été enlevée et violée par des soldats en 2003 alors qu’elle avait 14 ans, l’Etat a été obligé de reconnaître ses torts – plusieurs membres de l’armée en particulier. Cette femme très courageuse a réussi se reconstruire et à créer une famille. En août, au Népal, j’ai pu tenir sa fille dans mes bras. Un moment que je n’oublierai pas.»

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