Wayne Thiebaud à Beyeler Spécial

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  • Pie Rows (1961). Un tableau typique de l’univers a priori appétissant de Wayne Thiebaud. Pie Rows (1961). Un tableau typique de l’univers a priori appétissant de Wayne Thiebaud.

    Presque jamais montré en Europe, Wayne Thiebaud, décédé il y a peu, est un grand nom de l’art américain du 20e siècle. Restée figurative, son œuvre, alléchante, nourrie de pâtisseries et de couleurs, voile toutefois une certaine nostalgie.

    29A EM13Ce n’est pas un hasard si Wayne Thiebaud (1920-2021) se retrouve aux cimaises de la Fondation Beyeler. La figuration, longtemps rejetée par l’art contemporain, n’est plus snobée. De plus en plus revalorisée lors d’expositions temporaires, elle se porte même bien. Un très bon point pour la fortune post-mortem de Wayne Thiebaud, décédé durant la pandémie sans susciter de grand émoi de ce côté-ci de l’Atlantique à part de faméliques nécrologies.

    Hors des Etats-Unis, cet artiste est très peu connu, mais cela devrait changer. Dans son pays, il est une valeur établie, fameuse. Au même titre qu’Edward Hopper et Georgia O’Keeffe. Deux créateurs qui comme lui ont été des peintres figuratifs, à la marge des courants artistiques du 20e siècle et découverts tardivement par l’Europe. Hopper ( juste avant la pandémie) et O’Keeffe (l’an dernier) ont été montrés chez Beyeler. Avec désormais Thiebaud, une certaine trilogie de la célébrité picturale made in USA se voit bouclée. Et peu importe, dans le fond, si ces trois peintres n’ont pas grand-chose en commun. Sinon d’être aisément abordables, porteurs de propriétés très américaines, mais aussi plus complexes que de prime abord.

    Tartes et machines à sous

    En ce qui concerne Wayne Thiebaud, son œuvre charrie une image globalement très appétissante de l’Amérique. Celle d’étals plantureux de gâteaux colorés, d’avenantes pâtisseries, de bonbons à foison. C’est la culture populaire des diners, des drive-in, les loisirs de la jeunesse d’antan telle que George Lucas l’a immortalisée dans son film American Graffiti. En somme, la vie quotidienne de l’Américain moyen coïncidant avec les espérances démocratiques des Kennedy.

    Cette référence temporelle est importante. Petit-fils d’un immigré suisse, comme il l’expliqua à l’Echo Magazine en 2010 (n°7), Wayne Thiebaud est devenu quadragénaire à cette période. Ses œuvres, peintes à l’âge de sa maturité, quand se fixe son style, ou il y a une poignée d’années, sortent toujours tout droit de la décennie 1960. Elles échappent à l’écoulement du temps quand bien même plus d’une de ses tartes dégouline (de crème, pas de rides). C’est frappant.

    Cet attirail de sucreries, mais aussi d’objets allant des machines à sou à Mickey – le peintre adorait la BD, surtout les comics américains; il travailla brièvement chez Disney, qui le licencia pour avoir tenté de monter un syndicat! –, renvoient à une certaine idée de la nation étoilée: les Etats-Unis des sixties, avec encore un peu de ce qui précède, confiants et rayonnants de fraîcheur avant l’épreuve du Vietnam, première grande perte des illusions du rêve américain.

    Peinture figurative

    Chez Thiebaud, on ne sent pas l’éclat psychédélique de la contre-culture hippie ni l’odeur de brûlé dégagée par la contestation estudiantine. On mange des glaces, consomme, porte le maillot de bain à la plage. On ne semble pas trop réfléchir sous le soleil doré de la Californie. On se fait avant tout plaisir. C’est tout? Non, car on peut déceler une autre dimension dans son œuvre.

    Ce qui pourrait a priori classer Wayne Thiebaud dans le pop art est trompeur. Le peintre californien s’est certes passionné pour les artefacts emblématiques de la culture de masse. Mais son approche diffère de celles d’Andy Wahrol, de Robert Rauschenberg ou de Roy Lichtenstein, lui aussi fan de BD. Thiebaud ne s’intéressait d’ailleurs guère à ce mouvement et refusait d’y être associé, ce en quoi il avait raison. Il était un peintre solitaire qui persista dans la figuration, ce qui n’était pas évident alors que les concepts et les happenings pullulaient.

    On dénote cependant une légère tension vers l’abstraction dans certaines de ses peintures. Elle est superbe dans Femme dans la baignoire (1965): une tête réaliste contraste avec la planéité de la salle de bains, Beyeler évoquant pour l’occasion La Mort de Marat de David et la série de Valentine sur son lit de mort par Hodler. Mais on ne la relèvera pas trop hormis dans l’élan de ses paysages urbains – verticalité des immeubles, montagnes russes des rues de San Francisco – ou dans ses panoramas ruraux avec leurs vastes méandres qui courbent la perspective à la façon des escaliers de Sam Szafran (il y aurait là une confrontation intéressante à tenter). Vertige. Et sensation d’aplatissement. Un plaisir rare.

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    Sous les couleurs, la nostalgie

    Ce sont encore les couleurs de Wayne Thiebaud qui tapent dans l’œil. Elles sont chamarrées, vives, solaires, savent le contraste entre le pâle et le pétant, le blanc cassé et le rose flashy; elles soulignent également la valeur d’un cerne. Sur ce plan, la fondation bâloise pousse un tantinet le bouchon. La technique de Thiebaud n’en fait pas un pointilliste français ou un divisionniste italien. Elle n’a pas la même virtuosité. Cette réserve ne déprécie pas pour autant la séduction patente de ses couleurs.

    Wayne Thiebaud est encore plus passionnant sur un autre niveau, celui de la dimension précédemment évoquée. Elle va au-delà d’une lecture simpliste de son œuvre. Que cache le caractère statique de ses personnages? Comment comprendre le côté répétitif de ses aliments? Sur ce plan, on rejoint tout à fait Beyeler qui invoque la nostalgie, voire même «une pointe de tristesse». Un voile fin sur de muets soupirs.

    Les tartes et les objets sont des artifices de la société de consommation. Ils figent le regard, la mémoire visuelle. Ils miroitent de superficialité et la questionnent comme dans les reproductions de chefs-d’œuvre de Velázquez, Degas, Morandi, Thomas Eakins ou Mondrian monétisés pour une bouchée de pain (35 Cent Masterworks, 1970-72). Sous la surface (presque pas de sourires dans ses toiles: un indice), derrière les promesses du plaisir pointe la solitude, voire le dérisoire: la vanité de la modernité. Thiebaud donne finalement l’impression d’avoir peint des natures mortes américaines du 20e siècle dont il aurait cherché à conserver la part colorée. Leur hédonisme ordinaire voile un souvenir peut-être heureux, mais à la mélancolie en sourdine. 

    Wayne Thiebaud. Fondation Beyeler, Baselstrasse 101, Riehen/Bâle, 061 645 97 00, www.fondationbeyeler. ch, du lundi au dimanche de 10h à 18h (mercredi jusqu’à 20h). Jusqu’au 21 mai.

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